Entretien autour d'Otello avec Christelle Taraud
en partenariat avec Philosophie Magazine
Comment appréhender ces chefs‑d’œuvre classiques qui représentent les violences faites aux femmes ? L’analyse de l’historienne Christelle Taraud, qui a dirigé l’ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022).
L’opéra Otello se termine par le meurtre de Desdémone. En quoi est-ce un féminicide ?
Christelle Taraud : Cette exécution est paradigmatique d'une certaine forme de féminicide, puisqu’Otello la tue prétendument par jalousie. En réalité, il considère que Desdémone lui appartient, qu’il peut disposer d’elle comme bon lui semble. Otello préfère croire Iago, un homme, qui lui ment en lui faisant croire que Desdémone lui est infidèle, plutôt que la femme qu’il dit aimer. En réalité, la mort de Desdémone est jouée dès le début. C’est même l’objectif secret de la machination de Iago. L’opéra de Verdi éclaire ce que je nomme une « mécanique féminicidaire ». Cet assassinat nous est présenté comme une fatalité alors qu’Otello aurait pu agir autrement ! L’œuvre illustre aussi un continuum de violences. Celles-ci ne commencent pas avec le féminicide lui-même mais avec d’autres procédés : l’accaparement, la désindividualisation, la déshumanisation... qui conduisent ensuite à l’éradication d’une femme parce qu’elle est une femme.
Comment jouer aujourd’hui ces œuvres, nombreuses à l’opéra, qui mettent en scène des féminicides ?
C.T. : L’époque où Shakespeare écrit le texte originel, en 1603, est marquée par une forte misogynie, avec d’importantes chasses aux « sorcières », par exemple. Mais nous sommes quatre siècles plus tard. Même s’il reste beaucoup à faire en matière d’égalité femme / homme, la société a évolué. Il me semble que ces pièces, par ailleurs remarquablement belles, doivent continuer à être jouées, mais de manière actualisée, sans reconduire le contexte anthropologique de leur temps. Ainsi, il est possible d’en avoir une approche féministe, en les accompagnant d’un appareil critique, que ce soit dans le livret, la feuille de salle, grâce à des rencontres ou à travers la mise en scène. Le public doit comprendre, quand il assiste à la représentation, que le féminicide montré sur scène est inacceptable.
Que pensez-vous du fait de changer la fin de certains opéras, pour ne plus avoir à représenter des féminicides ?
C.T. : Je n’y suis pas favorable. C’est irrespectueux envers l’auteur et un contresens historique. Cela n’aurait aucun sens de voir Desdémone tuer Iago ou Otello. L’idée est au contraire de proposer une société plus juste et apaisée, débarrassée de son obsession pour la masculinité hégémonique et les rapports dominant / dominée. La contre-violence exercée par des femmes ne résoudra rien.
Pourquoi est-ce important d’intégrer nos imaginaires à cette lutte pour l’égalité ?
C.T. : La culture a une valeur prescriptive. Elle produit des choses dans nos esprits qui ensuite ont des répercussions dans nos vies. Les « féminicides culturels » participent d’une société inégalitaire où les femmes sont clairement en danger. Tous nos films, tous nos romans, tous nos spectacles sont traversés de
manière puissante par des violences polymorphes faites aux femmes. On ne compte plus les scènes de viol, de torture psychologique ou bien de meurtre qui s’y déroulent. Si vous emmenez des jeunes à l’opéra, qu’ils ont l’impression que tuer une femme est normal et banal mais qu’en dehors, on leur dit le contraire, que penseront‑ils ? D’où aussi l’importance de ne pas s’en tenir aux oeuvres du répertoire classique, mais de proposer d’autres récits, d’autres paysages sonores. Il serait bon de promouvoir des œuvres qui ne reposent pas sur la violence de genre, dans le souci de contribuer à créer un imaginaire collectif différent.
Propos recueillis par Ariane Nicolas pour Philosophie Magazine
On peut avoir une approche féministe des opéras qui mettent en scène des féminicides.
Christelle Taraud
Christelle Taraud est historienne, Senior Lecturer à NYU Paris et membre associée du Centre d’histoire du XIXe siècle des Universités Panthéon-Sorbonne et Sorbonne-Universités. Spécialiste des questions de genre et de sexualités en situation coloniale et des violences féminicidaires en contexte global, elle a notamment publié La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc, 1830‑1962 (Payot, 2003), Les Filles‑au‑Diable. Retrouver les « sorcières » de Steilneset, 1620-2022 (La Découverte, 2026) et dirigé Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022).
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Rencontre littéraire
autour d'Otello