Published on : 29 May 2026

Quelque part où poser sa tête

Édito de Matthieu Dussouillez, Directeur général et artistique de l'Opéra national de Nancy-Lorraine

Quelque part où poser sa tête

Autrefois, raconte l’urbaniste et philosophe Paul Virilio, si un enfant naissait dans un train, on arrêtait le train afin de lui donner un lieu de naissance. Pour avoir une identité, il fallait être né quelque part. Aujourd'hui, dit-il encore, nous ne sommes plus assignés à ce point de départ : nous sommes devenus nos trajectoires.

Notre époque est celle du déplacement, choisi ou contraint. Les frontières s’effacent pour certains, tandis qu’elles se durcissent pour d'autres. Sédentaires, désormais, sont ceux qui sont partout chez eux, et nomades, ceux qui ne sont chez eux nulle part.

Que signifie, dès lors, être étranger aux autres, à soi-même ? Qui sommes-nous désormais, si nous sommes de partout, mais aussi de nulle part ? Les figures qui traversent cette saison portent avec elles cette question. Le Hollandais erre sans fin vers un port qui se dérobe. Brodeck, revenu des camps, demeure l'exilé jusque dans son village. Les enfants de Brundibár, créé clandestinement dans un orphelinat juif en 1942, tentent de grandir dans l'ombre de l'histoire. Otello, malgré l'amour et la gloire, reste irrémédiablement autre dans la cité qu'il protège. Dans Le Turc en Italie, le prince Selim enchante Naples, mais il repartira. L’étranger, même lorsqu’il fascine, n'est jamais qu'un visiteur. La rencontre nous échappe toujours, fortuite, éphémère, comme les mobiles de Calder, célébrés cette saison aux côtés d'une création NOX. Le hasard et sa musique.

Ils sont exilés, leur solitude est insondable. Tous questionnent à leur manière notre humaine condition d’êtres de passage. Car être privé d'un lieu, écrivait la philosophe Hannah Arendt, ce n'est pas seulement perdre sa maison. C’est perdre jusqu'au droit d'en avoir une. Ces autres sont-ils si différents ? Ils nous tendent un miroir, à la fois familier et troublant. Femmes et hommes, artistes venus de toute l’Europe, interrogent les œuvres et révèlent ce qu'elles ont à nous dire aujourd'hui. Cette diversité des regards est à notre fondement. C’est là, la condition de la richesse du paysage artistique, de son foisonnement.

L’Orchestre ouvre des ailleurs, du Voyage de Candide au Voyage en Italie, de l’intime au monumental. Les corps, eux aussi, se cherchent, dans la transe de Rave de Karole Armitage, dans les Chroniques de Peeping Tom. Ils se métamorphosent et dessinent d'autres possibilités d'être au monde, frénétiques, fragiles, poétiques. Pour les plus jeunes, comme chaque saison, l’Opéra se fait tour à tour maison hantée, cirque, escale et manège.

Sur scène comme hors les murs, cette saison explore ce que pourrait être un art hospitalier, un art qui écoute, relie, et prend soin. Tout le ciel est nécessaire naît d'une chambre d'écoute ouverte aux patients, aidants et soignants du service de neurologie du CHRU de Nancy : comment s’envole-t-on, quand le corps fait barrage ? Hymnes 2 : à vous de jouer ! réunit les récits d’enfants venus de tous horizons au sein de la Maîtrise citoyenne itinérante. Le Chœur communautaire, le mois de janvier dédié à la solidarité, comme toutes les initiatives portées par l’Opéra Citoyen prolongent cette intention : relier les tours et les bourgs, accueillir des paroles et des sensibilités, tisser des liens.

Cette ouverture ne serait possible sans celles et ceux qui nous font confiance et nous accompagnent. Nos mécènes, toujours plus nombreux à nous rejoindre, nos partenaires publics, et parmi eux, la Ville de Nancy, dont l'attachement à son Opéra nous touche et nous oblige.

Nous sommes toutes et tous, à notre manière, en quête d’un lieu où prendre place.

Gageons que nos spectacles soient une halte, qui pour un temps nous relie, à nous mêmes, aux autres, et nous offre de mieux voir le monde, et sa course folle. Un navire dans lequel embarquer, une forêt où enfin sentir les pervenches de ravines, quelque part où poser sa tête.

Matthieu Dussouillez
Directeur général et artistique de l’Opéra national de Nancy-Lorraine

Sédentaires, désormais, sont ceux qui sont partout chez eux, et nomades, ceux qui ne sont chez eux nulle part.