Entretien avec Franciska Éry
Reprise de la mise en scène d'Otello conçue par Ted Huffman
Une reprise est-elle avant tout un acte de transmission, ou bien une occasion de redécouvrir l’œuvre à travers une nouvelle distribution et un nouveau théâtre ?
Franciska Éry : Lorsque Ted m'a parlé de son concept, il était clair qu'il voulait construire une production fondée sur une tension sans cesse croissante : tension de la masculinité, de la jalousie, de la manipulation. Je pense que la clé réside ici dans le déséquilibre de pouvoir entre les sexes. […] Cette tension, qui aboutit à un féminicide, était au cœur de notre approche.
Comment voyez-vous Desdémone ?
F.É. : Elle n'est pas facile à jouer, parce qu'elle est la victime du crime. Mais on ne veut pas non plus la représenter comme une martyre. […] Shakespeare nous dit qu'elle a choisi son époux contre la volonté de son père. Cela indique déjà qu'elle a une volonté forte et qu'elle peut aussi être rebelle. […] Je veux m'assurer que nous la montrions comme quelqu'un qui cherche à communiquer, mais qui se heurte constamment à un mur à cause de la jalousie d'Otello.
Vous préparez aussi une proposition autour d'Emilia.
F.É. : C'est une chose que je prépare et qui ne sera pas intégrée au spectacle lui-même : une exploration du rôle d'Emilia, présentée dans le foyer pendant l'entracte. Shakespeare a donné à ce personnage de nombreuses répliques que Verdi n'a jamais mises en musique. Je suis heureuse de pouvoir mettre son point de vue au premier plan.
Qu'espérez-vous que le public emporte avec lui ?
F.É. : Permettre au public de se relier à ces personnages, de prendre part à la tension qui se construit et, je l'espère, de rentrer chez lui avec des pensées susceptibles de nourrir des conversations autour des violences faites aux femmes.
Shakespeare a donné à ce personnage de nombreuses répliques que Verdi n'a jamais mises en musique. Je suis heureuse de pouvoir mettre son point de vue au premier plan.
Franciska Éry
Dans Othello de Shakespeare, à l’Acte IV, Desdemona et Emilia se retrouvent seules. C’est la nuit du meurtre de Desdemona, la dernière conversation qu’elle a avant qu’Otello ne vienne dans sa chambre pour la tuer.
Dans cette scène, les deux femmes échangent leurs réflexions sur le déséquilibre entre les hommes et les femmes.
C’est un passage crucial. Le monologue d’Emilia, qui est très progressiste et féministe, non seulement pour l’époque, mais aussi aujourd’hui, est absent de l’opéra de Verdi. Il ne l’a jamais mis en musique.
Ce monologue pose des questions poignantes sur la liberté, la fidélité, l’honneur et le genre.
Je l’ai trouvé parfaitement adapté à la contextualisation que réalise l’Opéra national de Nancy-Lorraine autour de cet opéra, et y travailler avec Marie-Juliette Ghazarian (interprète du rôle d’Emilia), a été une expérience très enrichissante.
Son interprétation d’Emilia donne véritablement une nouvelle dimension au personnage et nous donne un aperçu de la manière dont les femmes peuvent protester de manière discrète face à des relations abusives ou oppressives.
Franciska Éry
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